Dix ans après la « Jungle » de Calais, des milliers de personnes en quête de refuge demeurent bloquées à la frontière franco-britannique.
Le démantèlement de la « Jungle » de Calais, l’un des plus grands campements informels d’Europe, a débuté il y a dix ans, le 24 octobre 2016. Des milliers de personnes en quête de refuge y survivaient dans l’espoir de traverser la Manche pour rejoindre le Royaume-Uni. Dix ans plus tard, le littoral du nord de la France demeure un lieu de transit pour de nombreux hommes, femmes et enfants qui, après des périples souvent longs et périlleux, se retrouvent bloqués à la frontière entre la France et le Royaume-Uni, vivant dans des conditions dégradantes et insalubres qui ont de graves conséquences sur leur santé.
En 2015, des milliers de personnes fuyant les conflits armés, l’extrême pauvreté et les persécutions au Moyen-Orient et en Afrique ont cherché refuge en Europe. Cette année-là, plus d’un million de femmes, d’hommes et d’enfants sont arrivés sur le continent, en provenance principalement de Turquie vers les îles grecques, ou en traversant la mer Méditerranée en direction de l’Italie.
Le littoral nord de la France constituait depuis longtemps une zone de transit pour des personnes en quête de refuge, espérant rejoindre le Royaume-Uni. En 2015, un vaste campement informel s’est développé à Calais. Surnommé la « Jungle » (un terme issu des mots pachto et persan « jangal », signifiant « forêt » ou « jungle », utilisé pour désigner des campements de fortune), ce lieu abritait, en 2016, jusqu’à 10 000 personnes, selon les associations présentes sur place à l’époque.
En octobre 2016, les autorités françaises ont décidé de démanteler le campement. Bernard Cazeneuve, alors ministre de l’Intérieur, a promis une « stratégie globale visant à empêcher la formation d’un nouveau grand campement ». Le 24 octobre 2016, la police française a entamé l’évacuation de milliers de personnes, une opération filmée par des caméras venues du monde entier.
Dix ans plus tard, le littoral nord de la France demeure un point de passage pour des personnes en quête de refuge qui tentent de rejoindre le Royaume-Uni. Dans une enquête menée à l’été 2025 par l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) sur la situation des réfugiés et des migrants à Calais et à Dunkerque, une majorité des personnes interrogées ont déclaré avoir fui leur pays en raison de conflits armés ou de violences généralisées (53 %). Près de la moitié ont également indiqué avoir fui des persécutions politiques, ethniques ou religieuses (47 %). Ces motifs de fuite, qui se recoupent souvent, suggèrent qu’une part importante des personnes interrogées pourrait avoir besoin d’une protection internationale. Sept personnes interrogées sur dix sont originaires du Soudan, d’Érythrée, d’Afghanistan, d’Éthiopie ou de Somalie.
Pendant ce temps, les États membres de l’Union européenne et leurs partenaires continuent de mener des politiques migratoires de plus en plus restrictives et violentes. Comme il n’existe pratiquement aucune voie sûre et légale pour les personnes cherchant refuge souhaitant atteindre le Royaume-Uni, les tentatives de traverser la Manche à bord de bateaux de fortune se sont multipliées au cours de la dernière décennie.
Aujourd’hui, il n’existe plus une seule « Jungle » à Calais. Au lieu de cela, de multiples campements sont dispersés le long de la côte nord de la France en raison de la politique dite du « zéro point de fixation ».
Cette politique vise à empêcher les personnes en quête de refuge de se rassembler en un même lieu le long du littoral. Elle consiste à maintenir les structures d’hébergement et d’accueil à distance des lieux de vie des personnes, et à procéder au démantèlement des campements de fortune toutes les 48 heures.
Ces campements sont sans cesse démantelés puis reconstitués, faute, de la part des autorités, de proposer des solutions d’hébergement adéquates. En conséquence, les personnes se retrouvent repoussées vers des zones insalubres et dangereuses, situées bien souvent à proximité d’axes routiers majeurs ou de voies ferrées, en périphérie des villes.
La multiplication de petits campements, disséminés dans des zones reculées, rend extrêmement difficile l’identification des personnes ayant besoin de soins médicaux, ainsi que l’accès à ces dernières pour les organisations, dont MSF. Les conditions de vie y sont par ailleurs effroyables et contribuent à l’apparition de nombreux problèmes de santé, tant physiques que psychologiques.
Les patients pris en charge par les équipes de MSF à Calais et dans la région de Dunkerque souffrent régulièrement de détresse psychologique, qui se manifeste notamment par des troubles du sommeil, de l’anxiété, des épisodes dépressifs, des symptômes post-traumatiques, des comportements d’évitement, des phobies et une hypervigilance.
Vivre dans un état d’alerte permanent, sans jamais pouvoir se reposer, devoir se cacher et dormir à même le sol : autant de facteurs qui ont un impact profond sur la santé mentale de ces personnes. Les conditions de vie constituent l’un des trois principaux facteurs de stress identifiés chez les patients suivis par MSF à la frontière franco-britannique, aux côtés des naufrages et de la perte d’un proche.
Ces dernières années, des organisations présentes sur le littoral nord de la France ont également constaté une présence croissante de femmes et de mineures migrantes non accompagnées dans la région de Dunkerque, où environ 2 000 personnes survivent dans des campements de fortune, loin des centres-villes.
Ces femmes et ces mineures sont largement ignorées par les autorités et ont un accès limité aux soins de santé, notamment en matière de santé sexuelle et reproductive. Chaque semaine, une clinique mobile de MSF se rend sur place pour leur prodiguer des soins gynécologiques et leur apporter un soutien psychologique.