Tchad : A Metché, quand l’accès à l’eau devient une question de dignité
A Metché, à l’est du Tchad, le jour se lève sur le camp de réfugiés soudanais où le silence n’est jamais vraiment calme. Il est habité par l’attente. Avant même que la chaleur ne s’installe, les files devant les points d’eau se forment déjà. Des jerrycans jaunes, noirs, bleus s’alignent au sol, mêlés à des bassines en plastique et des eaux usés, ces récipients du quotidien qui portent ici tout le poids de la survie. Des femmes, en majorité, avancent lentement, certaines équilibrant déjà un bidon sur la tête, d’autres tenant leurs enfants par la main.
Parmi elles, Fatna. Elle vit dans la zone 3, bloc 5 du camp. Elle a quitté le Soudan, laissant derrière elle El Geneina, où l’eau courante faisait partie de son quotidien. “Nous ne manquions pas d’eau, et nous avions de l’eau potable”. Aujourd’hui, elle marche pour elle et pour six autres membres de sa famille.
Quand l’eau devient une question de dignité
Fatna décrit les gestes répétés : porter les bidons à la main, puis sur la tête ; laisser les récipients au soleil, où ils se fissurent ; remplir, transporter, recommencer. Selon les standards humanitaires internationaux, une personne devrait disposer de 15 à 20 litres d’eau par jour pour couvrir ses besoins essentiels. Cependant à Metchè, là où les standards ne sont qu’une illusion, on ne se lave pas quand on veut. On se lave quand on peut. On ne cuisine pas librement. On calcule. On ne boit pas à volonté. On partage. Dans ce quotidien ramené à l’essentiel, les conditions nécessaires à une vie digne sont mises à mal. Car l’eau n’est pas seulement une ressource vitale, elle est un droit fondamental indissociable de la dignité humaine .
Un manque récurrent de suivi et d’entretien
Créé il y a trois ans par le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) pour relocaliser les réfugiés soudanais ayant fui la guerre au Soudan et arrivés par centaines de milliers à Adré, le camp de Metché accueille aujourd’hui plus de 40’000 personnes. La situation y est relativement stable, mais les conditions de vie, y compris l’accès à l’eau sont catastrophiques. Pour comprendre la situation, il faut regarder derrière les files d’attente. Romaric, superviseur en eau, hygiène et assainissement pour MSF, décrit un système sous pression. « Le problème d’accès à l’eau est surtout technique et structurel. La production ne couvre plus les besoins de la population. Les infrastructures ont été conçues pour une phase d’urgence initiale. Mais la population a augmenté rapidement avec l’afflux de réfugiés. La demande a dépassé les capacités.”
Certaines zones restent mal desservies car le réseau a été mal conçu : éloignement des réservoirs, altitude et manque de pression, ouvrages non fonctionnels faute de maintenance. En effet le manque de suivi et d’entretien adéquats des partenaires en charge de l’eau est un problème récurrent et préoccupant.
De plus, le HCR et les autorités tchadiennes ont annoncé une relocalisation à Metché en 2026 de plus de 10’000 réfugiés vivant à Adré, ce qui sera désastreux et alarmant si les efforts et les moyens nécessaires ne sont pas déployés afin d’y améliorer les conditions.
WASH : un système sous tension
Dans les provinces orientales du Tchad, la situation était déjà fragile avant les crises. L’arrivée massive de réfugiés soudanais a accentué la pression sur les ressources hydriques et sanitaires. Dans plusieurs sites d’accueil, les réfugiés reçoivent des quantités d’eau inférieures aux standards internationaux et les ratios en assainissement restent également très en dessous des normes d’urgence. Cette insuffisance structurelle augmente les risques sanitaires, notamment les maladies hydriques, telles que le choléra, les diarrhées aiguës, mais aussi d’autres infections d’origine fécale-orale. En 2025, plusieurs provinces ont été touchées par une épidémie de choléra ayant causé 167 décès et près de 2.979 cas.
A Metché, une évaluation MSF menée en 2025 a mis en évidence un important déficit entre les besoins et la production quotidienne, certains points d’eau ne fonctionnant qu’une à deux heures par jour. Malgré ces défis, MSF poursuit le renforcement des infrastructures et a distribué les six premiers mois de l’année plus de 8 millions de litres d’eau et a initié le forage de nouveaux puits. Cette situation se retrouve également dans d’autres camps de l’est du Tchad. A Aboutengué, MSF a renforcé les capacités de stockage, construit de nouveaux forages et amélioré le réseau de distribution, portant l’accès à environ 12 litres d’eau par personne et par jour, un niveau encore inférieur aux standards. À Adré, l’approvisionnement est plus proche des standards, mais les besoins en infrastructures d’assainissement durables restent importants.
L’eau comme frontière invisible
Dans le camp, Fatna retourne chez elle. Les jerrycans sont pleins, ou à moitié pleins. Elle ne sait jamais vraiment si ce sera suffisant. Autour d’elle, d’autres femmes avancent aussi. Même trajet. Même attente. Même fatigue
Et dans ce mouvement répété, une réalité s’impose :
Au-delà d’un besoin essentiel à la survie, l’accès à l’eau potable et à l’assainissement est un droit fondamental. Pour les réfugiés installés depuis plusieurs années dans le camp, sans perspective de retour à court terme, cet accès devrait être garanti de manière durable et digne.
Au Tchad, l’accès à l’eau reste insuffisant malgré les efforts humanitaires. Sans investissements durables dans les infrastructures, la maintenance et le financement adéquats, des milliers de personnes continueront à vivre en dessous des standards minimaux nécessaires à une vie digne. Et chaque jour, des femmes comme Fatna continueront à transformer une ressource essentielle en un long parcours de survie.